Quand un conflit éclate ou s’intensifie à l’international, beaucoup d’entreprises pensent immédiatement que “cela ne les concerne pas”. Pourtant, même loin du front, une guerre peut avoir des effets très concrets sur les risques auxquels les professionnels sont exposés : cyberattaques, ruptures d’approvisionnement, hausse des coûts, tensions sur le transport, voire difficultés d’indemnisation selon les contrats. En assurance, la question n’est donc pas seulement de savoir si “la guerre est couverte”, mais surtout d’identifier les impacts indirects qu’elle peut provoquer sur l’activité. En France, les pertes et dommages occasionnés par la guerre étrangère, la guerre civile, les émeutes ou mouvements populaires sont en principe exclus, sauf convention contraire.
Le mot “guerre” évoque spontanément un risque lointain, exceptionnel, presque théorique. Pourtant, depuis plusieurs années, les tensions géopolitiques se traduisent aussi par des formes de conflictualité plus diffuses : cyberattaques, désinformation, tensions commerciales, perturbations logistiques ou encore risques politiques. France Assureurs souligne d’ailleurs qu’en 2025 l’ordre mondial a été marqué par une intensification des conflits entre grandes puissances et par une généralisation des guerres hybrides, mêlant notamment cyberattaques et désinformation amplifiée par l’intelligence artificielle.
Pour une entreprise, cela signifie une chose simple : même sans subir un dommage “de guerre” au sens strict, elle peut subir les conséquences d’un contexte de guerre. C’est là toute la nuance. Un commerce, un cabinet, une PME industrielle ou un transporteur peut être fragilisé non pas par un bombardement, mais par une attaque informatique, une hausse brutale du coût des matières premières, un blocage logistique, ou une défaillance d’un fournisseur stratégique. Or ces situations ne se traitent pas toutes de la même façon par les assureurs.
Ce que les contrats couvrent… et ce qu’ils excluent
Le point de départ juridique est clair : en droit français, l’assureur ne répond pas, sauf convention contraire, des pertes et dommages occasionnés par la guerre étrangère, la guerre civile, ainsi que par les émeutes ou mouvements populaires. Autrement dit, un dommage directement causé par un événement de guerre relève en principe d’une exclusion légale, sauf si une garantie spécifique a été prévue.
Mais attention : cette exclusion ne veut pas dire que “tout ce qui est lié de près ou de loin à la guerre n’est jamais couvert”. En pratique, tout dépend du fait générateur exact du sinistre, de la rédaction des garanties, des exclusions contractuelles, et de la qualification retenue. Un incendie, un vol, une perte d’exploitation, une cyberattaque ou une rupture de chaîne logistique ne seront pas analysés de la même façon selon leur origine et les clauses du contrat. C’est précisément pour cela qu’en période géopolitique tendue, la lecture fine des garanties devient essentielle. Cette vigilance est d’autant plus importante que le risque politique progresse dans la cartographie des risques du secteur de l’assurance, tandis que la cyberattaque reste au premier rang des préoccupations du marché.
Le premier impact très concret : la cybermenace
C’est probablement l’effet le plus tangible pour les pros. Les conflits modernes ne se limitent pas au terrain militaire : ils s’étendent au numérique. Les entreprises françaises, y compris les TPE-PME, peuvent être touchées par des campagnes de phishing, de compromission de comptes, de rançongiciels ou de fraude au virement, dans un climat de menace accru. Cybermalveillance.gouv.fr a publié fin mars 2026 ses tendances pour l’année 2025 et confirme une forte pression cyber sur les organisations. De son côté, France Assureurs indique que la cybercriminalité est devenue, pour la deuxième année consécutive, le risque jugé le plus important.
Côté assurance, cela soulève deux questions. La première est celle de la prévention : sauvegardes, authentification multifacteur, gestion des accès, sensibilisation des équipes. La seconde est celle du contrat : certaines polices cyber encadrent strictement les conditions de garantie, les obligations de déclaration et les exclusions. À l’international, le marché a d’ailleurs durci sa réflexion sur l’exposition au risque de guerre et au cyber lié aux conflits, notamment chez Lloyd’s. Pour les entreprises, le message est simple : avoir une garantie cyber ne suffit pas, encore faut-il vérifier précisément ce qu’elle couvre, dans quelles circonstances, et avec quelles limites.
Transport, approvisionnement, export : les effets indirects à ne pas sous-estimer
Autre conséquence fréquente des crises géopolitiques : la désorganisation des flux. Retards, allongement des délais, changement d’itinéraires, hausse des coûts de transport, tensions douanières ou sanctions internationales peuvent mettre en difficulté des entreprises qui n’ont pourtant aucun lien apparent avec une zone de conflit. Les sociétés exposées à l’import-export, au négoce, à l’industrie ou aux approvisionnements internationaux sont particulièrement concernées. Bpifrance rappelle d’ailleurs, dans plusieurs fiches pays récentes, que les risques géopolitiques et les contraintes pesant sur les exportations restent des facteurs de vulnérabilité importants selon les zones.
En assurance, cela peut se traduire par des besoins plus pointus : assurance transport de marchandises, assurance-crédit, garanties spécifiques liées à l’export, analyse des clauses territoriales, ou vérification des exclusions liées aux sanctions. Là encore, beaucoup d’entreprises découvrent trop tard que leur contrat protège correctement le dommage matériel classique, mais beaucoup moins bien le blocage économique ou réglementaire qui paralyse réellement leur activité.
Ce que les entreprises ont intérêt à faire dès maintenant
Face à ce contexte, le bon réflexe n’est pas d’entrer dans une logique anxiogène, mais dans une logique de cartographie des risques. Une entreprise a intérêt à se poser quelques questions simples : dépend-elle d’un fournisseur unique ? Est-elle vulnérable à une cyberattaque ? Son activité repose-t-elle sur un outil informatique critique ? A-t-elle vérifié ses garanties de perte d’exploitation, ses plafonds, ses franchises et ses exclusions ? Et surtout : a-t-elle identifié les événements qui pourraient réellement bloquer son activité pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines ? Les travaux récents de France Assureurs, de l’ANSSI et de Cybermalveillance.gouv.fr montrent bien que les risques cyber et géopolitiques ne sont plus des sujets théoriques réservés aux grands groupes.
En conclusion
La guerre n’est pas seulement un sujet international ou militaire. Pour les professionnels, elle devient aussi un sujet assurantiel, parce qu’elle modifie l’environnement du risque. Certes, les dommages directement causés par la guerre sont en principe exclus des contrats de dommages en France, sauf garantie particulière. Mais les conséquences indirectes, elles, sont bien réelles : cyberattaques, instabilité économique, perturbations d’approvisionnement, tensions sur le transport ou exposition accrue à certains sinistres. Plus que jamais, le rôle du conseil en assurance est donc d’aider les entreprises à distinguer le risque spectaculaire du risque concret, celui qui peut vraiment désorganiser leur activité demain matin.
